2 Ronneby: Känslans Verkstad - Atelier des émotions / Vem kan skiljas från vännen sin utan att fälla tårar ?

En préparant ce matin sur l'application Komoot mon trip du jour à l'intérieur des terres, de la mer aux lacs, un cycliste y avait pointé un spot avec "boules bleues". En cliquant dessus il n'y avait même pas de photo qui surgissait en popup. Et en Suède on voit si souvent dans les jardins - contournées par le robot Husqvarna qui tond éternellement on se demande encore quoi et tout en sillonnant entre les pies - des boules bleues en verre ou en céramique (que l'on trouve au Ikea bien sûr). Je me suis donc malgré tout fixé un "inclure au parcours" en faisant une dérive de 6 kilomètres en aller-retour par rapport à mon trajet prévu.

Et d'un coup, après un tournant, dans une rue étroite à une seule voie, est apparu un muret de pierres entassées et non-jointes avec 2 poteries dessus. En Suède ceci est un non-événement, un artefact, parce que tous les propriétaires de résidences, de baraque qui a pris de l'âge, de hangars, de remises, de clapiers vides, de l'incontournable abri aux deux poubelles, mettent un quelque chose qui n'a pas été déterré de dessous du gazon, de la mousse, de l'herbe ou de la rocaille.

Et ensuite je m'aperçois que sur ce muret qui monte une pente il y a tous les mètres une présence anthropologique. Et finalement je m'aperçois qu'il y a un grand atelier mais qui porte le nom de verkstad et non pas de ateljé. Verkstad est plutôt pour les garagistes, les plombiers. Et il y a écrit öppet, et juste quand je voulais y entrer pour visiter, sort une dame qui n'avait pas le look des deux mémés du Birgittas café & landhantel que j'avais visité juste avant.

Je lui ai demandé >>> "ni är kontsnär" (vous êtes artiste) et elle m'a répondu du tac-o-tac "jag gör skulptur i terrakota och jag undervisar ungdomar och barn i skapande" (je fais de la sculpture en terre cuite et j'enseigne la création aux jeunes et aux enfants).

Finalement nous avons bavardé pendant deux heures, chacun au sujet des ses créations respectives, et nous avons tous deux énormément de filons. Mais le plus excellent est que ni cette dame ni moi nous n'avions parlé comme si c'était des objets, des trucs, mais nous avons parlé philosophiquement pour indiquer comment nous savons mettre en parité des zones de conflit avec des zones de recoupes dans une forme de synthèse et toujours en mettant en arrière plan un support, une toile de fond qui n'est pas un dépliant pour tout faire coller ensemble, mais qui est juste une nouvelle dimension en plus dans ce monde qui n'est fait que d'ondes et de vibrations. Tout ça en suédois et parfois en anglais si tel ou tel mot ne venait pas.

Au fur et à mesure de notre collaboration sémiotique je voyais que cette dame retrouvait le sourire, la décontraction et une gestuelle souple de danseuse qui savait reprendre son espace et s'éloigner de son corps. Cette dame souffre depuis 5 ans du Covid long et ne peut plus que travailler une heure par jour et ensuite elle est très fatiguée. Pour moi, il n'y a rien d'étonnant que j'ai su faire venir en cette dame souplesse, ouverture et libération. Je lui ai alors expliqué que toute ma vie de professeur, mon seul et unique but était de faire exister mes étudiants. La matière d'enseignement était secondaire. Et c'est donc aussi ce que fait cette dame dans son Känslans Verkstad, l'Atelier des émotions. Heureusement qu'en suédois existent les mots Verkstad et Atelijé

En quittant cette dame je lui ai chanté >>> 

Vem kan segla förutan vind?        Qui peut faire de la voile sans vent ?
Vem kan ro utan åror?                  Qui peut ramer sans rames ?
Vem kan skiljas från vännen sin    Et qui peux quitter son ami
Utan att fälla tårar?                       Sans verser de larmes ?

Et je lui ai acheté une œuvre faite par un enfant: elle s'appelle "Karlskronas Verkstad" et représente... un voilier dans le port de Karlskrona et des présences humaines. La géographie de Karlskrona n'est qu'une île déchiquetée, ici elle est un monde fermé, en creux, convexe sous sa coque à la vue du centre de la terre, et le voilier largue les amarres, déterminé, sachant aller trouver nouveau rivage. C'est l'histoire d'un voyage oblique et qui ne fait pas peur et qui n'est justement pas anamorphose. Un cycliste au long cours sait où est la terre des hommes.

En quittant j'ai cru avoir vu que cette dame avait versé des larmes. Et elle ne m'a pas regardé partir bien que j'aie sonné avec la clochette du vélo. Elle baissait la tête et s'était remise à être sculpture.

Och jag köpte henne ett verk av ett barn: det heter ”Karlskronas Verkstad” och föreställer... ett segelbåt i Karlskronas hamn och männsklig närvaro. Karlskronas geografi är bara en splittrad ö, här är den en sluten värld, i fördjupning, konvex under sitt skrov med utsikt över jordens centrum, och segelbåt lägger ut, beslutsamt, medvetet om att det kommer att hitta en ny strand. Det är historien om en snedställd resa som inte skrämmer och som just inte är en anamorfos.

En långväga cyklist vet var människornas land ligger.

 



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